Les émeutes qui ont secoué Nouméa en mai 2024 ont été déclenchées par le projet de dégel du corps électoral voulu par les autorités françaises. Le 19 juin 2024, 14 leaders kanak sont arrêtés brutalement en réunion ou à leur domicile, puis mis garde à vue durant 96 h, pour être ensuite transférés menottés par avion spécial dans différents centres pénitentiaires de l’Hexagone, à 17 000 km de chez eux. Leur détention provisoire a duré un an. Tout ça pour un non-lieu prononcé le 5 juin !

De quoi ces militants étaient-ils accusés ?

Plus de dix chefs d’inculpation, dont « complicité de tentative de meurtre d’une personne dépositaire de l’autorité publique », « vol en bande organisée avec arme », « destruction en bande organisée », « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime », etc. Ces lourdes charges s’inscrivaient dans la lignée des propos du ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, qui avait parlé d’une « organisation mafieuse ».

Le 5 juin 2026, les magistrats parisiens chargés de juger ces Kanak prononcèrent un non-lieu. Cette décision fut bien peu commentée dans les médias ! Pourquoi donc ? Au regard des éléments fournis par la police, il n’existait pas pour les juges de preuves suffisantes contre les personnes mises en examen, soulignant que « quand bien même la revendication tendait-elle à obtenir à terme l’indépendance du territoire, elle n’avait pas pour objet de « mettre en péril les institutions de la République », ni « à attaquer l’État français par les armes ». Au sujet de cette dernière accusation, la plus grave, il a été notamment considéré que les éléments recueillis par l’instruction, « dénotent des actions évoluant en fonction de la situation sans préparation préalable, [lesquelles] ne permettent pas de retenir une préméditation ni la préparation de violences ou de tentatives d’homicide contre les gendarmes ». Par le non-lieu, les Kanak sont complètement réhabilités, et enfin libres.

Ici commence une autre histoire ahurissante

Ces militants kanak ont donc été libérés. Mais, alors qu’ils avaient été transférés à 17 000 km de chez eux, jetés en prison et traités de manière indigne – certains ont vécu pendant des mois en quartier d’isolement – rien n’a été prévu par l’État pour leur permettre de regagner la Nouvelle-Calédonie. Libres, oui, mais laissés pour compte sur le trottoir parisien !

Dans un communiqué, les avocats des Kanak – Me Florian Medico, Me Pierre Ortet et Me François Roux – ont fait savoir que « cette affaire folle » avait commencé par des dossiers vides. Ils ont exprimé leur très grande satisfaction à propos du non-lieu, mais ils ont aussi fait le « constat sidérant d’une action initiale qui a eu pour but de museler » des militants indépendantistes, « avec des accusations mensongères ». Pour ces avocats, il va falloir rechercher les responsabilités de chacun car des personnes ont été mises en prison pendant près d’un an pour rien, et il faudra un jour les indemniser.

À l’approche des élections provinciales

La décision de justice du 5 juin, de près de 250 pages, intervient alors que l’archipel du Pacifique se prépare à la tenue des élections provinciales le 28 juin. Ce scrutin est déterminant pour l’avenir de l’ancienne colonie française et la suite des négociations institutionnelles, au point mort depuis l’échec du processus de Bougival.  Ce non-lieu sonne comme une première victoire pour la cause indépendantiste, dans l’attente du verdict des urnes.

Sources : Le Monde, Libération, RFI, le film « Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Un caillou dans la chaussure » du réalisateur Mehdi Lallaoui.

François Vaillant, ex-rédacteur en chef de la revue Alternatives Non-Violentes (ANV)

• Pour comprendre la résistance kanak, lire le n° 214 d’ANV, intitulé « Jean-Marie Tjibaou. Un combat pour la Kanaky », avec notamment les articles en lecture gratuite de Me François Roux et Thierry Castelbou.