Depuis le 31 mai 2026, des milliers d'Albanais manifestent, presque chaque jour et de manière non-violente, contre un complexe touristique porté par un investisseur lié à la famille Trump. Le flamant rose est devenu le symbole d'une bataille pour la protection de la biodiversité, contre le tourisme de luxe, et maintenant contre le Premier ministre albanais, Edi Rama, largement corrompu. Une révolution exemplaire ! [Lire ici la suite]
La contestation populaire d’ampleur qui secoue l’Albanie n’a pas démérité malgré les fortes chaleurs de l’été, elle est faite pour durer. Elle est née le 31 mai 2026 en opposition au mégaprojet touristique de luxe de Jared Kushner, promoteur immobilier et gendre de Donald Trump. Cet affairiste comme son beau-père, veut transformer une partie du littoral de l’Adriatique en vaste complexe hôtelier, sur la péninsule de Zvërnec près de la ville de Vlora et de l’île de Sazan. Son projet faramineux de 4,5 milliards de dollars (!!!) prévoit de s’accaparer 1400 hectares de terres albanaises pour les bétonner en réalisant une riviera unique au monde. Ce projet d’’artificialisation d’un espace naturel protégé a mis le feu aux poudres dans ce petit pays des Balkans. À cet endroit se trouve une zone humide servant d’habitat aux flamants roses et d’autres espèces menacées. Les protestataires nomment leur mouvement « la révolution des flamants roses » en référence à ce magnifique oiseau de ce lieu convoité par le gendre de Trump.
Concrètement dans la rue
Le choix de la non-violence n’est pas revendiqué mais cette contestation en manifeste bien des aspects. Elle est organisée à travers des assemblées, des réseaux informels et des initiatives citoyennes ; elle se présente comme une mobilisation indépendante des partis politiques. Sa diversité sociale constitue l’une de ses principales forces. Écologistes, féministes, étudiants, groupes religieux et militants LGBTQ+ y participent aux côtés d’autres acteurs de la société civile, jeunes et vieux. L’emblème du flamant rose est partout présent dans les manifestations. L’impact des réseaux sociaux défie la presse officielle à la solde du Premier ministre.
Les manifestations se déroulent le plus souvent en fin d’après-midi ; un joyeux cortège coloré part de la place Skanderbeg jusqu’au bureau du Premier ministre où un sit-in est organisé avec des prises de parole. Puis tout le monde se lève pour entamer une marche dont l’itinéraire et la durée ne sont pas définis à l’avance. Ces marches régulières, désormais ancrées dans le quotidien de la capitale Tirana, aboutissent selon les jours au Parlement en train de siéger, devant le ministère de la Culture, etc. Le Premier ministre Edi Rama, connu comme affairiste corrompu, n’hésite à envoyer sa police. Au lieu de chercher l’affrontement, les manifestants se donnent alors rendez-vous ailleurs pour déjouer ces opérations de répression.
Pourquoi tant de vitalité ?
Tout a commencé à la fin du mois de mai, pour s’opposer au projet du gigantesque complexe hôtelier sur une zone protégée. Puis peu à peu cette opposition s’est étendue à une critique ouverte de l’actuel système politique existant. D’où le caractère singulier de « la révolution des flamants roses » qui lui confère maintenant une portée hautement politique. Cette forte mobilisation résulte d’une réaction à un modèle de développement plus large qui a façonné l’Albanie depuis l’effondrement du régime communiste. Au cours des trois dernières décennies, les politiques de privatisation et de libéralisation économique ont favorisé une croissance et attiré des investissements étrangers. Mais elles ont aussi contribué à concentrer le pouvoir économique entre les mains d’un nombre limité d’acteurs et à renforcer le sentiment que les bénéfices du développement sont inégalement répartis. Pour de nombreux citoyens, les principaux gagnants de cette transformation sont les groupes les mieux connectés au Premier ministre. Les communautés locales ont eu fort peu d’influence sur les décisions concernant les biens publics, les ressources naturelles ou l’aménagement de leur cadre de vie, comme en témoignent les banderoles des manifestants de « la révolution des flamants roses ».
Ce ressenti des citoyennes et citoyens s’inscrit dans un contexte marqué par une insécurité économique persistante, des inégalités durables et une émigration de grande ampleur. Depuis la chute du communisme, plus de 1,2 million d’Albanais ont quitté le pays, soit plus de 44% de la population actuelle. Cette hémorragie démographique fait de l’Albanie l’une des sociétés européennes les plus profondément affectées par l’émigration, un phénomène souvent interprété comme le symptôme d’un manque de perspectives économiques et politiques. Les mobilisations actuelles puisent ainsi leur vitalité dans une accumulation de frustrations qui dépasse largement les controverses liées au projet écocide et démentiel du gendre de Donald Trump. Sans pour autant oublier un seul instant le sort des flamants roses et de leur habitat unique au monde. La force de l’action non-violente est bien de pouvoir s’inscrire dans la durée pour interférer dans les choix politiques.
François Vaillant, ex-rédacteur en chef de la revue Alternatives Non-Violentes (ANV)