Il y a quelque chose de profondément inquiétant et révoltant dans les images qui nous parviennent depuis quelques jours des lycées français. Des adolescents manifestent devant leur établissement. Et que voit-on ? Face à eux, des policiers en tenue antiémeute, avec matraques et grenades lacrymogènes. Et des centaines d’interpellations. À Saint-Ouen-l’Aumône, un lycéen a été grièvement blessé au visage par le tir d’un lance-grenade policier. Une enquête de l’IGPN a été ouverte [Lire ici la suite].

 

Certes, des violences ont également été commises par des lycéens (mortiers tirés, policiers blessés, dégradations diverses), mais elles ne sauraient cependant justifier que l’on considère indistinctement les rassemblements de lycéens comme une menace à neutraliser par une répression disproportionnée.

Car que demandent d’abord ces jeunes ? Rien de bien révolutionnaire ! Des professeurs devant les classes. Des emplois du temps acceptables. Des classes moins chargées. Des établissements dans lesquels il soit possible d’étudier convenablement. Autrement dit, ils demandent que l’École de la République puisse simplement remplir sa mission. On pourrait donc commencer par les écouter.

Au lieu de cela, le ministre de l’Intérieur parle de « violences urbaines ». Les mots ont leur importance. Qualifier ainsi un mouvement lycéen contribue à ne plus parler des raisons pour lesquelles des adolescents se mobilisent, mais des troubles qu’ils occasionnent. La question scolaire devient une question d’ordre public. C’est précisément ce renversement inacceptable qui devrait nous inquiéter.

Une démocratie digne de ce nom devrait savoir supporter la contestation, y compris lorsqu’elle dérange, bloque momentanément un établissement ou prend des formes que l’on peut discuter. La première réponse à un conflit social ne devrait jamais être le recours à la police et à la répression. Elle devrait être la parole, la négociation, la médiation, c’est-à-dire tous les outils de désescalade du conflit. Et lorsque l’intervention des forces de l’ordre devient nécessaire pour protéger des personnes, elle doit demeurer strictement proportionnée et discernée. Ce n’est pas le cas.

Il y a quelque chose de particulièrement grave à banaliser l’usage de la force policière face à des adolescents. Que leur apprend-on alors de la démocratie ? Qu’ils ont le droit de s’exprimer tant qu’ils ne dérangent personne ? Qu’ils peuvent contester à condition que leur contestation reste invisible ? Qu’au premier blocage, la République qu’on leur enseigne dans les salles de classe peut apparaître devant les grilles sous la forme d’un cordon de policiers ?

L’éducation à la citoyenneté ne se fait pas seulement dans les cours d’enseignement moral et civique, elle se fait aussi dans la manière dont une société traite sa jeunesse lorsqu’elle proteste.

Cela n’implique aucune complaisance envers les violences commises par certains manifestants. La non-violence exige précisément de refuser toutes les violences et toutes les justifications de la violence. Mais elle exige aussi de ne pas mettre sur le même plan quelques actes violents et un mouvement collectif, et surtout de ne jamais considérer la violence institutionnelle comme légitime par nature dès lors qu’elle porte un uniforme.

Ces jeunes font l’expérience du conflit. Notre responsabilité d’adultes serait de leur montrer qu’un conflit peut être traité autrement que par l’affrontement et la contrainte. C’est-à-dire par l’écoute, par le dialogue, par la recherche d’une solution juste. Et peut-être faudrait-il commencer par entendre ce que leur colère exprime sur l’état de notre système scolaire.

Il faut se réjouir, du point de vue de la démocratie, que la jeunesse refuse la résignation. Mais cette démocratie devrait lui apprendre à transformer sa colère en action collective, déterminée et non-violente. Certainement pas lui apprendre que, lorsqu’elle se met debout, la première réponse de l’État est de lui envoyer la police.

Article d’Alain Refalo, rédacteur en chef de la revue Alternatives Non-Violentes. Article publié sur son blog Chemins de non-violence.